Pour que les contes et histoires parlent aux lecteurs, il était astucieux de leur donner un tour de réalité. Pour ce faire l’écrivain, le conteur mettait en scène des personnages ayant effectivement existé et les faisait évoluer dans des contrées familières aux lecteurs et même dans des lieux assez précis connus de tous et figurant d’ailleurs dans la toponymie des cartes d’État-major. La réalité réglait donc ses contes ! En voici deux exemples.

Le bois de Taille-Gueule

Sous le roi Louis XIV, un certain Gaulthier, de Granpré, s’était enrôlé dans le régiment de Royal-Champagne. D’un caractère querelleur, il ne laissait passer aucune occasion de batailler, mais ne cherchait pas, il faut le dire à tuer son adversaire. Il se contentait de lui faire, proprement, une jolie estafilade qui, partant du front et, sur son passage, entamant le nez, s’arrêtait à la bouche. D’où ce surnom qui lui fut donné de Taille-Gueule, comme d’autres, suivant la coutume d’alors, s’appelaient Belle Humeur, la Grenade ou Fanfan la Tulipe. 

Libéré du service militaire, il « revint au pays » et fut choisi, pour être son garde-chasse, par le seigneur de Grandpré. Or, un jour qu’un escadron de cavalerie faisait étape dans le village, un maréchal des logis, tapant sur l’épaule de Gaulthier lui dit : «  Vous avez là un singulier surnom, camarade ? – Tu n’en saurais porter un aussi beau, reprit Taille Gueule, en allongeant au cavalier un formidable soufflet. Et vous, ajouta-t-il, s’adressant aux autres buveurs attablés avec lui, je suis votre homme, quand vous le voudrez. » Vite, alors, tous d’aller sabre en main au bois le plus proche. On dégaine et Taille-Gueule, après quelques passes, tuait deux de ses adversaires et en blessait un troisième, si bien que les survivants demandèrent grâce. Il est vrai qu’ayant, lui aussi, reçu un coup de sabre en pleine poitrine, il mourait quelques jours après.

C’est depuis cette époque que ce bois, en souvenir de ce drame, fut appelé bois de Taille-Gueule.

carte 1bis

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Le Gué Charlemagne

En pleine colline des Argonnes, au pied d’un monticule dominant la route de La Croix-aux-Bois à Vouziers, dorment, dans un petit lac qu’abritent des saules ombreux, des eaux calmes et limpides.

C’est le Gué Charlemagne, et voici d’où lui vient ce nom.

Il faut vous dire qu’en 805, les filles du grand Empereur, suivies de leurs hommes d’armes, allant voir leur père alors en son palais d’Attigny, traversèrent les pays des Arden, et parmi elles, Elgide, la plus belle d’entre ses sœurs. C’était merveille que de la voir chevauchant sur sa haquenée blanche, à côté de son page qui toujours veillait sur elle.

Or, un jour qu’ils s’étaient égarés dans la forêt, n’ayant pas voulu suivre leurs compagnons de voyage, Elgide, épuisée de fatiEgildegue, s’arrêta aux bords de ce lac, dont les eaux si fraîches, si pures, semblaient la convier à se baigner. Elle se dépouille de ses vêtements, n’ayant conservé autour de sa taille que son écharpe de soie éclatante, met dans l’eau son pied plus poli que le marbre, plus blanc que l’albâtre. Mais voilà qu’un frisson la saisit, elle veut reculer, elle glisse et tombe au fond du lac dont les eaux, un instant entr’ouvertes, se referment sur leur prise.

Le beau page l’a vue. Éperdu, il sonne du cor et se jette dans le lac. Une main blanche a paru à la surface, il la saisit ! Elgide est sauvée.

Au son du cor, est seul arrivé un vieux bûcheron.

Ils couchent sur un lit de mousse la fille de Charlemagne toujours évanouie ; ils tentent de la rappeler à la vie.

Elgide ouvre enfin les yeux.

Gontran ! Gontran ! Mon beau page, murmura-t-elle. Gontran ! tu m’as sauvée, merci ! Mon beau page, je t’aimais. Ne m’aurais-tu pas prise pour femme si j’avais pu vivre ?

Et le beau page qui pleurait ne put répondre, tant sa douleur était grande de voir mourir Elgide, qu’au plus profond de son cœur lui aussi aimait, sans jamais avoir osé dire son amour.

Oh ! Gontran ! Gontran ! Mon beau page, murmura encore Elgide, si je meurs, mourras-tu avec moi ?

Et ce furent les dernières paroles dans ses bras, l’embrassant longuement, amoureusement, Gontran dit un dernier adieu au bûcheron et descendit avec sa fiancée dans le lac.

C’est ainsi qu’ils furent unis dans la mort !

carte 2bis

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Contes et Légendes des Villages Ardennais

 

Le Trou des Fées

Entre les Hautes-Rivières et Linchamps, au lieu-dit « La Rivette » se trouve taillé en plein roc, qu’il traverse, un ruisseau souterrain long d’environ huit mètres et assez large, assez élevé pour laisser passer un homme. Ce ruisseau aurait été, dit la légende, creusé par les fées.

Chaque nuit, autrefois, elles se réunissaient autour de ce roc et criaient « Taheu ! Taheu ! « On les entendait de très loin. Souvent aussi, ceux qui osaient s’approcher de la Rivette voyaient un orchestre en plein mouvement, entendaient des airs de danse, mais les musiciens restaient invisibles. Les curieux disparus, les voix reprenaient : Ceux d’Harcy sont-ils ici ? – Oui, répondait-on dans les airs. – Ceux de Sugny y sont-ils aussi ? -- Oui. Eh bien alors, en danse.

Il arrivait aussi que certains imprudents se laissaient saisir par les fées. Ils étaient aussitôt tués, passés à la broche, rôtis devant un feu allumé sur la roche et dévorés par les sorcières, une fois cuits à point. Et pour qu’il ne restât pas de trace de cet horrible festin, les os de la victime étaient, sur l’heure, calcinés et réduits en cendres.

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La borne déplacée

On raconte à Chaumon-Porcien, à Gernelle, aux Ayvelles, à la Neuville, à Raillicourt, à Omont et dans certaines autres communes des Ardennes, qu’un propriétaire peu délicat avait déplacé, pour agrandir sa ferme, la borne qui séparait son champ du champ de son voisin. Celui-ci, qui n’aimait pas les procès, ne se plaignit pas, disant : « Laissez ! Laissez ! le voleur rendra compte, dans l’autre monde, de sa mauvaise action. » 

Or il mourut, et toutes les nuits, son âme, portant la borne, vaguait dans le champ ; et l’on entendait une voix lamentable qui gémissait : « Où la mettrai-je ? où la mettrai-je ? »

Tout le monde, saisi de crainte, se sauvait sans mot dire. Justement il arriva qu’un soir, un paysan attardé, revenant du village où il avait un peu fêté la bouteille et se sentant alors plus courageux, entendit cette voix qui demandait toujours : « Où la mettrai-je ? où la mettrai-je ? – Eh ! parbleu, répondit-il, remets-la où tu l’as trouvée ! - Merci ! » reprit la voix. Et sans doute que cette âme errante alla tout aussitôt replacer cette borne car, depuis ce moment, la voix ne se fit plus entendre.

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Contes extraits du livre d Albert Meyrac - Traditions, coutumes, contes des Ardennes

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