(Extraits de son roman La tribu Bécaille 1963)

Plantons le décor !

Devant nous il y avait le pont du canal et le pont de la rivière, où passe la grande rue d'Aigly entre la place et le faubourg. Nous voyions aussi les saules des berges et la prairie vers sa droite. Nous étions là ensemble au fond de cette verdure dans le soleil, et toute notre vie se réduisait à être là ensemble. Une vie que personne ne saurait exprimer jamais, si insignifiants que nous soyons, mettons ordinaires pour ne pas exagérer.
pont du canal 

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le canal à Attigny près de la halte fluviale

Certains soirs nous allions même dans les églises, pas pour chaparder : pour voir. …. Nous comparions le ciel avec les vitraux, les vitraux avec le ciel, et quand la nuit tombait nous allions un peu braconner au bord de la rivière. Les étoiles sur l'eau de la rivière, au milieu des saules, c'était magnifique.

La maison de Roger Bécaille est sur la terre de Charlemagne. Un long penchant aride situé entre les cultures maigres du plateau et les petits bois qui descendent sur le retranchement du canal. On trouve là toutes sortes de buissons et de broussailles au milieu des silex.

Les archéologues du lieu assuraient que le sol recelait maints vestiges. Sans vergogne, il (Roger) prétendait avoir été sur le point de découvrir un trésor. Non ce n'était pas un trésor imaginaire. Tout le monde à Aigly en avait parlé.

Lui, Roger, ….., ne s'était jamais intéressé qu'aux émaux non pour la valeur qu'ils avaient mais pour la beauté d'une couleur (qu'il) avait vue dans les yeux d'une petite fille qu'il avait attendue toute sa vie et qui était partie. Non ce n'était pas un rêve. Il suffisait de regarder. C'était aussi présent et aussi simple que les arbres, les pierres, les étoiles.

Au fil des saisons, et d'une insaisissable couleur

Un jour de décembre.

Nous avions remonté le canal jusqu'à la troisième écluse. Il avait neigé pendant la nuit et la neige fondait tout doucement. De nouveau il tombait de légers flocons. Nous étions bien à six ou sept kilomètres d'Aigly. Nous avions rencontré seulement une péniche qui descendait et nous suivions des yeux sans rien nous dire le talus blanc reflété dans l'eau du canal. Il y avait parfois de grands roseaux.

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il avait neigé pendant la nuit et la neige fondait tout doucement

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nous avons rencontré seulement une péniche qui descendait

Je n'avais jamais imaginé ce que peut être une tempête de neige. Il suffit d'une légère bourrasque pour détruire toute vision. D'un seul coup on perd le sens de l'espace. Les flocons dispersés en tous sens ne voilent pas les choses comme le fait un brouillard. Les plans sont transposés de telle manière qu'on a l'impression de marcher sur une passerelle à claire-voie et qu'il n'y a plus réellement ni haut, ni bas, ni direction même probable.

Quand nous sommes arrivés sur le pont de l'écluse la neige a cessé de tomber tout d'un coup et un grand pan de ciel bleu s'est ouvert

Une après-midi de février au temps où Émilie vivait à Aigly …

Il avait gelé pendant quelques jours. Le canal était recouvert de glace. On voyait aussi des étendues de glace sur les prés inondés.

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A peine était-elle parvenue au milieu du canal, que la glace se fendillait en mille ramifications, dont Roger entendait le pétillement, pareil à celui d'une vieille casserole émaillée dans laquelle on a lancé une pierre …...

Ce n'est pas encore demain que fleuriront les salicaires …. mais bientôt au dégel tu pourras trouver les premières Véroniques……...Émilie lui avait demandé de quelle couleur étaient les véroniques. Le bleu des véroniques des bois s'approchait le plus peut-être (selon Roger) de la couleur de ses yeux.

C'était un soir de ce mois de février.

Sans nous être concertés, nous nous sommes dirigés vers le canal, puis, après être passés sur le pont de l'écluse, nous avons gagné la rivière. Nous voulions voir les étoiles dans la rivière. Il faisait une nuit douce, et je suis sûr que déjà il y avait des pervenches dans l'herbe desséchée des talus. Les eaux de la rivière étaient basses et claires, parce qu'après la neige et la glace il n'était pas tombé de pluie.

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les eaux de la rivière étaient basses et claires

Nous sommes restés une demi-heure à regarder la rivière encore plus belle qu'en été parce que les osiers étaient nus et qu'on y voyait encore plus de ciel.

Le printemps était venu.

Nous avons tourné autour du village. Vers le canal ce ne sont que des buissons d'épines. Sous les buissons des pervenches. Ce bleu des pervenches, ce bleu d'émail (ces mots reviennent toujours) c'était pour nous un évènement

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vers le canal ce ne sont que des buissons d'épines..

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l'Aisne entre Rilly et Voncq

Le mois de juin passe comme un rêve. La plaine remonte au sud sur des versants immenses et se perd à l'est en une ligne de forêt couleur d'améthyste. Le ciel c'est de l'émail bleu. On voit des creux profonds, des promontoires peu élevés, mais incompréhensibles, en dehors de la vallée et de toute vallée.

…… la splendeur de cette nuit d'août ....

Au lieu d'aborder nous avons continué à nager au milieu du canal. Pas le moindre bruit sinon la petite rumeur de l'écluse. On ne voyait ni les herbes ni les roseaux. De vagues profils de toits vers la droite, derrière les jardins avec leurs berceaux de fleurs invisibles. Vers la gauche absolument rien. La chose étonnante c'était vers le haut. On ne pensait pas au ciel ni aux étoiles, mais à une grande image. De la profondeur et rien d'autre. Et nous dans le canal sans savoir tellement pour quelle raison ! Nous avons nagé jusqu'à l'écluse pour le plaisir, mais arrivés là, nous n'avions plus aucune possibilité de prendre pied. Les berges étaient murées.

cluse 1

Comme j'écris ceci nous sommes encore en septembre, et cette couleur dont Roger parle toujours, nous n'avons cessé d'y songer depuis que nous avons appris l'histoire des émaux il y a plus de deux ans. Nous avons souvent énuméré toutes les fleurs qui l'évoquaient sans jamais la reproduire tout à fait.

Voilà j'aimais les rues de Verziers comme les rues d'Aigly, comme la campagne où je me baladais ….. ce que je voulais c'était vivre dans mon pays, dont rien ne me détacherait jamais ….les gens savaient bien que je resterais dans le pays, que je devais rester à Aigly, à cause d'un évènement dont peut-être on ne s'apercevrait pas, mais qui se produirait en dépit de tout …..

….. pendant longtemps à Aigly, le premier venu vous dira que le canal est comme de l'émail bleu ...

canal latral

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avez-vous envie de découvrir ce roman ?? Et d'en lire 3 commentaires ?? ….

Revue Esprit 1963 :

https://esprit.presse.fr/article/christian-audejean/andre-dhotel-la-tribu-becaille-31145

Portail Cairn Info 2011 :

https://www.cairn.info/revue-roman2050-2011-2-page-67.htm

https://www.cairn.info/revue-roman2050-2011-2-page-79.htm

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 La semaine prochaine : les bonus...

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Un petit jeu : devinez les lieux cités par André DHÔTEL

Aigly, Verziers, Charbeuil, Céry, Gorvy,

la terre de Charlemagne,

Vorges au bout du canal,

hameau Malmont tout près d'Aigly ou café de Malmont,

hameau d'Olaume,

scierie de Judeux,

ferme de Loncel vers le Mont Dieu et vers Stonne,

Ferme de PARDASSE à 200 pas d'Aigly à droite de la route de Raux qui sépare ses propriétés de la terre de Charlemagne

 

Solutions la semaine prochaine…

 

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